06 décembre 2005

Hiérarchies

Le Monde daté du 5 décembre 2005 publie un article intitulé "Démons français", signé Salah Amokrane, Nicolas Bancel, Esther Benbassa, Hamida Bensadia, Pascal Blanchard, Jean-Claude Chikaya, Suzanne Citron, Maryse Condé, Catherine Coquery-Vidrovitch, Yvan Gastaut, François Gèze, Nacira Guénif-Souilamas, Didier Lapeyronnie, Sandrine Lemaire, Gilles Manceron, Carpanin Marimoutou, Achille Mbembe, Laurent Mucchielli, Pap Ndiaye,Benjamin Stora, Christiane Taubira, Françoise Vergès, Pierre Vidal-Naquet et Michel Wieviorka.


Se plaçant en position d'arbitres éclairés, ces intellectuels nous livrent la clé de leur science, que voici :

"il n'y a pas de hiérarchie à établir dans le degré de souffrance, pas plus qu'il n'y a de hiérarchie à reconnaître entre les différentes formes de racisme"

Enoncé impeccable, qui devrait emporter l'adhésion de tout humaniste... sinon qu'il repose sur un déni du réel, puisque chacun sait, par expérience, que précisément il y a des hiérarchie en matière de souffrance (de même qu'en matière de plaisir, de justesse, etc...) Toutes les formes de racisme sont certes, en soi, à égalité condamnables, mais elles ne renvoient pas pour autant aux mêmes phénomènes historiques. Surtout, pourquoi cette juste égalité dans la condamnation de tous les racismes devrait-elle s'appuyer sur cet énoncé faux qu'il n'y aurait pas de hierarchie dans la soufrance ?

Les auteurs de l'article ont-ils par exemple médité sur l'existence de cette technique médicale qui consiste à interroger la personne souffrante sur le degré d'intensité de ses douleurs, de façon à trouver une réponse adaptée (en pratique, on demande de situer la douleur physique sur une échelle de 1 à 5 par exemple), c'est-à-dire de trouver le moyen de redescendre, sur cette échelle de la douleur, vers les degrés les plus faibles possibles ? Ont-ils seulement pensé que sans l'idée d'une hierarchie dans les dommages il n'y a pas non plus celle d'une hierarchie dans les réparations, et donc qu'il ne peut y avoir de justice ?

Sous des aspects séduisants, la proposition "pas de hierarchie", qui semble affirmer, ce qui serait juste et légitime, la singularité des peuples, de leur histoire et suggérer peut-être celle de chaque être humain ou même de chaque être vivant (absolument légitime), ouvre en fait sur un "rien n'est pareil donc tout se vaut", c'est-à-dire sur une absence absolue de pensée.

Sans doute faudrait-il commencer par reconnaître que, si tout n'est pas comparable, certaines choses le sont, et qu'il est aussi important de ne pas comparer ce qui ne peut l'être que d'essayer de comparer ce qui le peut, si du moins penser nous importe.

Or, nos auteurs ne renoncent pas à toute comparaison, puisque leur papier en contient au moins une, assez infâme :

"[...] Le pire des cauchemars serait celui d'un débat public où ne s'échangeraient plus que des arguments "à la Dieudonné" ou "à la Finkielkraut" [...]"

osent écrire des gens que je n'hésiterais pas à situer, en terme de qualité des interventions publiques, quelque part entre Finkielkraut et Dieudonné (vu la marge que ça laisse, je ne prends guère de risque en disant cela) ! Que dire en effet des arguments "à la Benbassa" (sur la dhimitude), ou "à la Wieviorka" (sur l'analyse sociologique des émeutes)...

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